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©2019 Charlotte Mercille.

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  • Charlotte Mercille

J'ai souhaité le confinement

Autant, je suis frustrée. Je ne croyais pas que ça allait se passer comme ça, mais je suis en quelque sorte soulagée de ce confinement forcé que nous subissons. Autant, je suis soulagée de vivre quelque chose que je n’osais pas m’infliger. Que ce n’est pas plus mal de se retrouver sans projet, sans clan, sans horaire, de ne pas écrire le prochain grand roman américain, d’écrire moins de courriels, de ne pas signer de contrats, de ne pas rejoindre une autre personne, de ne pas se rendre forcément utile. De boire une ou trois coupes de champagne avant midi, de ranger les cravates et les talons, de manger le dessert au lieu du déjeuner, de fumer un joint avec le café. Wow, quelle liberté. What a rush. Je me brûle un peu parce que c’est la fin du monde, parce que personne ne regarde, parce que tant qu’à passer le temps, autant détruire quelques neurones, autant brûler quelques cellules apeurées.


Les excès s’empilent au départ, et quelques jours plus tard, le calme drape la cour arrière ou la façade du bâtiment voisin d’un besoin de normalité. C’est normal de vouloir être normal dans l’anormalité. La camomille fume près des esquisses longtemps délaissé, du tapis de yoga empoussiéré, de nos enfants aux yeux plein de sommeil et de bonheur d’être avec nous.


Je ne sais plus quand je me suis sentie aussi perdue et soulagée, dans un brouillard épais de confusion, de l’eau chaude dans une main et la clarté des manchettes sous les yeux. Je me permets l’étrangeté de revenir à l’essentiel quand tous les services non essentiels sont fermés, mais suis-je essentielle, es-tu essentiel à ma vie, est-ce essentiel de se compromettre autant en temps de crise, en temps incertain, en temps inconnu que seuls les experts avec un grand E savent déchiffrer Je me demande du haut de la pyramide sociale, comment apporter quelque chose d’essentiel à l’autre, puis ensuite (ou avant) à moi-même ?


Comment s’aider quand on ne peut plus se toucher, étirer le bras, tendre la main, scruter un visage en tête-à-tête, sentir l’épaule du meilleur ami, le frisson d’une nouvelle rencontre, la chaleur de la nuque du père, de l’amoureux, de l’aïeul.


Quand tout ce qu’on a tenu pour acquis comme la porcelaine du sous-sol, se fragmente, se compartimente, se stérilise. Quand les masques, les écrans, le verre, le plastique, les gants deviennent des habitudes.


J’aimerais sentir une peau contre la mienne, la chaleur humaine, cette énergie qui guérit les plus grandes hypothermies.


Et puis quoi encore, oui, j’ai voulu en quelque sorte, un peu contre ma raison, cette pause. Je voulais depuis longtemps prendre quelques moments pour écrire, lire, cuisiner, me perdre dans une léthargie interdite. Me déposer dans une pièce de ma maison, longtemps, jusqu’à plus d’heures.


J’ai voulu être seule. Quoi. Mais oui. Bien entendu. La solitude, ce vieil ennemi, cette variable inconnue qui peuplait mes cauchemars, je marchande la savante mathématique de se suffire dans les temps morts, dans les moments où il ne se passe rien.


Comme ici, en ce moment. Il ne se passe rien. Nous sommes confinés, peut-être avec des personnes intimement liées à nous, par le sang, par l’amour, avec plus de ressources dont nous avons besoin. Et pourtant nous sommes terrifiés. De quoi avons-nous peur ? De quoi avons-nous peur dites-moi, sinon de rester confinés pour de bon avec nous-mêmes?


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